Vers une totale plateformisation et cloudification du système d’information ?

Auteurs :

Imane IMLAHI

Consultante Architecte d’Entreprise

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Avec la collaboration de Jean-Baptiste Ceccaldi et Jérôme Besson.

10 minutes

La plateformisation du système d’information, c’est-à-dire sa recomposition sous forme de plateformes SI on/off-premise est inéluctable. Mais les super-pouvoirs qu’elle donne à l’entreprise pourraient conduire à un chaos sans précédent si elle n’y prend garde. A contrario, elle est un formidable moyen pour concilier Industrialisation & Innovation@scale.

La « plateformisation » – ou transition vers l’«entreprise-plateforme » – serait-elle le nouveau pilier de l’économie digitale ?

Les géants de cette nouvelle économie (GAFA) et les champions de la disruption digitale (Netflix, Airbnb, Uber) ont répondu depuis longtemps à cette question : leur succès repose sur un business model orienté écosystème, soutenu par des plateformes technologiques qui en permette le déploiement planétaire.

De nombreux économistes s’accordent à penser que toutes les entreprises seront amenées à se « plateformiser » de façon totale ou partielle. Dans l’économie numérique, les plateformes ne sont rien de moins que le fondement d’une nouvelle création de valeur quadripartite : producteur(s), consommateur(s), complémenteur(s) & opérateur de la plateforme.

Et dans ce contexte, le cloud est désormais largement considéré comme le meilleur moyen pour les entreprises d’aligner leurs actifs informatiques avec leurs objectifs métiers. Le Gartner prédit qu’en 2020 une entreprise « sans cloud » sera aussi rare qu’aujourd’hui une entreprise « sans Internet ». Le XaaS (Everything-as-a-service) est d’ailleurs déjà en pleine explosion sur l’ensemble de la chaîne de valeur de delivery IT.

Bien sûr, toutes les entreprises ne vont pas s’improviser un nouveau business model d’« entreprise plateforme ». Mais face à l’impératif de s’adapter à un contexte technologique très dynamique tiré par des phénomènes profonds (Big Data, API économie, Intelligence Artificielle, Cloud Computing, IoT,BlockChain,…), toutes les entreprises doivent mener une réflexion sur la prochaine marche à franchir : allons-nous vers une totale plateformisation et cloudification du SI de l’entreprise ?

La réponse n’est pas aussi simple qu’il y paraît, et nécessite un décryptage fin, au-delà des ‘buzzwords’. D’autant que si le Cloud Computing est maintenant bien compris, la notion de plateforme reste confusante. Le terme est utilisé à cor et à cri, et couvre une très grande diversité : les plateformes d’infrastructure (IaaS – AWS S3, IBM Cloud Foundation…), les plateformes de développement (PaaS – Dell Boomie, C3IoT, Outsystem…), les plateformes métiers (SaaS – SalesForce Sale Cloud, Trello, Digitaleo…), les plateformes de distribution (App Store – Google Play, Apple Store…) et enfin les plateformes d’intermédiation (eBay, Uber, Apple iTune…).

Un même ADN quelle que soit la nature de la plateforme, technologique ou business

La notion de plateforme recouvre deux réalités qui souvent se confondent : le business model d’une part, et les briques technologiques qui permettent de le déployer d’autre part. Deux réalités à ne pas confondre, et qui sont les 2 piliers de l’économie des plateformes digitales :

  • Une plateforme technologique est un ensemble de services industrialisés, packagés pour servir des usages spécifiques, dans un domaine défini, et pouvant être instanciée globalement et / ou localement. Elle peut servir ou non un business model d’entreprise plateforme.
  • Un business modèle écosystème-centric est la rencontre entre :
    • des producteurs qui offrent des services, mettent à disposition des ressources
    • des consommateurs qui consomment ces services / ces ressources
    • des complémenteurs qui peuvent enrichir / améliorer ces service / ces ressources
    • un unique opérateur qui organise ce marché multi-face de l’offre des producteurs et de la demande des consommateurs, fournit le moyen d’intermédiation entre tous ces acteurs et en régule les usages pour maîtriser l’effet de réseau.

Tous ces acteurs contribuent à de la création de valeur les uns envers les autres. Une valeur réciproque qui naît de leurs interactions réalisées au travers d’une plateforme technologique exploitée par l’opérateur.

Quelle que soit leur nature, les plateformes digitales de relation (Plateforme de distribution & d’intermédiation) et les plateformes cloud de motorisation du système d’information (IaaS, PaaS, SaaS) partagent des gênes communs qui leur confèrent les vertus qu’on connait :

  • Une expérience utilisateur fluide offrant :
    • Autonomie d’utilisation
    • Contrôle des usages
    • Micro-paiement à l’usage
    • Elasticité dynamique en fonction de leur besoin
    • Evolutivité continue
  • En regard, une plateforme technologiques fondée sur les majeurs suivants :
    • Self-Services via UX et API vs autonomie
    • Sécurité & auditabilité extrême vs régulation des usages
    • Traçabilité fine vs paiement à l’usage
    • Architecture micro-services vs modularité
    • Architecture virtualisée vs scalabilité & élasticité
    • Intégration & développement Continue vs innovation continue
    • Séparation entre le socle technique et usages vs amélioration continue

Les plateformes sont créatrices de valeur pour leurs usagers, qu’ils soient IT ou Business. Elles opèrent avec un niveau élevé de services et sont extensibles par l’ensemble des parties prenantes, que ce soit en termes de contenu ou de services (via des contrôles automatisés).

Des caractéristiques dont les DSI aimeraient que leurs « plateformes SI» soient également dotées, et qui mesurent chaque jour un peu plus l’écart entre ce qu’ils ont et ce que le marché propose sur étagère sur la plupart des ‘compartiments IT’.

De Système d’Information (SI) à Plateforme d’Information (PI)

A l’ère du tout numérique, quels que soient leurs tailles et leurs périmètres d’activité, les entreprises doivent plus que jamais concilier innovation et industrialisation à l’échelle.

Un impératif qui impose un SI tout à la fois créateur de valeur, agile, élastique & robuste, économique. Mais dont la complexité reste maîtrisée. Et face à cet impératif, changer la « fabrique SI » n’est pas suffisant, il faut aussi modifier le « logiciel DSI». Deux impératifs pour lesquels la plateformisation, c’est-à-dire la recomposition du SI autour de plateformes XaaS, porte en ses gênes une partie de la réponse. Renforçant d’autant son caractère indispensable et inéluctable.

Passer de système d’information à plateforme d’information n’est pas simple, et devra se traiter de manière progressive. Il convient en effet

  • D’une part de réaligner les capacités du système d’information aux nouveaux enjeux de l’entreprise digitale (conversation client omnicanal, analytique temps réel, ouverture à l’écosystème, processus distribués et désintermédiés…) qu’ils s’agissent
    • des capacités historiques : e.g. capacité d’interaction, d’automatisation, données, intégration, exécution
    • ou des nouvelles capacités induites par le digital : e.g. capacité d’intelligence augmentée, capacité de registre distribué
  • d’autre part, et en parallèle, d’adopter de nouveaux paradigmes d’architecture (API first, Data-Centric, Micro-services, Containerisation…) et de nouvelles pratiques (Agile Methodology, Hybrid IT Management, Data Governance…)

Les plateformes jouent un rôle de véhicule et de moteur de transformation.. Elles viennent en effet avec des codes que l’entreprise n’a pas choisis, mais qu’elle se doit d’adopter. Déployer une plateforme conduit par nature à une modernisation accélérée d’une capacité SI, à condition qu’on en respecte le mode agile et hybride d’activation et d’usage. La plateformisation permet par nature d’opérer le double alignement stratégique du SI et de la DSI.

De fait, la réurbanisation du SI autour de plateformes prendra des formes variées selon l’entreprise, son existant SI et ses choix stratégiques.

Voici un exemple de portefeuille des plateformes d’entreprise

  • Plateforme « User Interaction » pour offrir une expérience clients multimédias engageante
  • Plateforme « Business automation (BPM / ACM / RPA / IA) » pour automatiser ses processus, ses tâches répétitives et ses règles métiers
  • Plateforme « Edge IoT » pour interagir avec les objets communicants qu’elle déploie
  • Plateforme « xRM » pour déployer des scénarios d’interactions multi-médias (IHMs, ChatBots, Objets connectés, APIs) multi-canaux (physiques & digitaux) et multi-acteurs (prospects, clients, partenaires, employés, influenceurs)
  • Plateforme « Data & Analytics » pour tirer l’intelligence de toutes les données
  • Plateforme « Artificial Intelligence » pour rester maître des algorithmes au cœur de son avantage concurrentiel
  • Plateforme « Hybrid Integration » pour s’intégrer avec l’économie des autres plateformes de l’écosystème digitale via APIs
  • Plateforme « CyberSecurity » pour fédérer la gestion des identités (Personnes, Systèmes & Objets), anticiper et parer les menaces d’intrusion et de malversation

Face à l’inéluctable mouvement de plateformisation du SI à moyen termes et à la prolifération d’offre de plateformes Cloud « prêtes-à-l’usage », imaginer construire ses propres plateformes SI semble désormais être une cause perdue d’avance pour l’entreprise.

Quelle qu’en soit la nature (IaaS, PaaS, SaaS, FaaS…), les plateformes du marché sont massivement disponibles exclusivement en mode Cloud. Et elles possèdent toutes nativement les gênes des nouvelles fondations du SI de l’entreprise digitale : Self-service pour en faciliter l’activation et l’usage, accès API pour les intégrer sans couture, disponibilité et sécurité, élasticité et paiement à l’usage, fonctionnalités à l’état de l’art et amélioration continue transparente, etc.

Vouloir se rapprocher de leur « canons de beauté » nécessitent des moyens et des compétences dont la plupart des entreprises ne disposent pas, sans parler du temps de « mise sur le marché ». La construction d’une plateforme « in house » à vocation business expose la DSI à un risque quasi certain d’insatisfaction des métiers, qui ne manqueront pas de la « by-passer » au profit d’offres marchés de type SaaS.

En termes de plateformisation du SI, la question n’est pas tant « on » ou « off-premise », le combat est inégal, mais plutôt une question de stratégie (que plateformiser dans le cloud ? que conserver en interne vaille que vaille ?) et de choix de sourcing : quelques plateformes majeures (Microsoft, SalesForce, SAP, IBM, Amazon, Google…) ou une fragmentation auprès de multiples fournisseurs ayant une singularité différentiante.

Dans un marché non mature, c’est-à-dire non consolidé, la fragmentation est peut-être le chemin le plus sûr, pour peu qu’elle soit contenue… Si elle créée une forme de dispersion et donc de perte d’efficacité, d’effort et de coûts supplémentaires, elle limite, au moins pour un temps, le risque de « platform vendor locking ». Au même titre que le furent en leur temps la dépendance au mainframe, puis au progiciel métier (ERP, CRM…), avec un risque sans doute encore plus important. A contrario, la concentration a aussi ses vertus et est l’essence même de la plateformisation (éviter la fragmentation). S’y engager nécessite obligatoirement de mettre en place un cadre stricte d’usage et de patterns d’architecture et de s’y tenir. Un cadre maximisant l’utilisation des quelques plateformes retenues, tout en garantissant la réversibilité sur les éléments jugés cœur de stratégie pour l’entreprise.

Un cadre de plateformisation barycentré Cloud

Pas besoin d’être devin pour affirmer que le SI de demain se dessinera autour d’un SI hybride, multi-plateformes & multi-clouds. La stratégie de plateformisation et la stratégie cloud sont mécaniquement corrélées.

Elles doivent impérativement être pensées dans une vision d’ensemble et mises sous contrôle via un cadre de référence partagé à l’échelle de l’entreprise. Un cadre couvrant tous les sujets précédemment évoqués : stratégie de plateformisation et trajectoire d’activation, intégration multiplateformes/multiclouds, sécurité, supervision, modèles financiers, critère d’éligibilité et de migration de l’existant (Rehost, Refactor, Revise, Rebuild, Replace), etc.

La plateformisation cloudifiée impose également que l’entreprise s’organise pour adresser les impacts, tant Métiers que DSI, en termes de pratiques et de compétences. Et qu’elle gère de façon attentive et contrôlée les risques en termes de réversibilité, de souveraineté des données et de modèles économiques.

Une obligation d’implication de la direction générale

La stratégie de plateformisation et de cloudification est un enjeu et un engagement d’entreprise. Les plateformes apportent en effet une puissance sans précédent dans l’histoire de l’IT. Elle donne à l’entreprise des super-pouvoirs si tenté qu’elle réussisse à les maîtriser. Ni les directions générales ni les DSI n’en n’ont cependant pleinement conscience. La « plateformisation » et la « cloudification » un double changement de paradigme. Elle doit être comprise comme telle par l’ensemble de l’organisation et ce, jusqu’à la direction générale qui doit être plus que jamais impliquée. Elle impose un strict alignement des directions métiers et de la DSI pour éviter des choix en trompe l’œil et où trop engageant en termes de dépendance à un tiers sur des fondations IT étendues. Sans quoi les bénéfices avérés et attendus pourraient vite faire place à un chaos sans précédent pouvant mettre en péril l’entreprise tout entière.

Conclusion : Plateformisation = Cloudification = Innovation + Industrialisation @Scale. Ou Chaos total…

La disruption digitale amplifie l’exigence pour l’entreprise de devenir une « entreprise intelligente » c’est-à-dire être capable de concilier innovation et industrialisation à l’échelle. L’émergence des plateformes Cloud lui offre des moyens décisifs, pour peu qu’elle définisse un cadre de gouvernance adapté.

Un cadre dont les bases doivent être posées le plus en amont possible, et affinées au fur et à mesure de la cloudification du SI. Cloudification à laquelle l’entreprise ne pourra échapper et que la plupart ont déjà engagée, de façon parfois très « brutale » depuis 1 ou 2 ans, y compris vers le Cloud public.

Le SI de demain sera un SI plateformisé & hybride, constitué d’un assemblage de plateformes , innovantes & industrielles. Et l’entreprise ne sera pas en position de force pour cheminer dans cette transformation.

Dès lors, comment assurer l’intégrité et la performance de l’ensemble dans une logique « Single Pane of Glass », permettant d’avoir une vue agrégée sur cet assemblage de plateformes multi-clouds ?

La réponse est déjà partiellement connue et mise en place par les « Cloud Brokers » : une « Hybrid Cloud Management Platform » offrant sous une « console unique » une vue panoramique de toutes les plateformes de l’entreprise et ce sur l’ensemble des dimensions xOps (SecOps, DataOps, DevOps, FinOps…).

Une « plateforme des plateformes » en quelque sorte, elle-même cloud assurément.